Cercle Linguistique d\'Aix-en-Provence

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José Deulofeu, Peut-on décrire les "nexus" sans recourir à la notion de prédicat ou de prédication ?


José Deulofeu, Résumé : Peut-on décrire les "nexus" sans recourir à la notion de prédicat ou de prédication?

Peut-on décrire les « nexus » sans recourir à la notion de prédicat ou de prédication ?

 

José Deulofeu

Université de Provence

 

Présentation

 

Si l'on part de la définition classique du nexus : « Nous appellerons nexus l’unité syntaxique qui résulte d’une prédication assurée par une unité autre que le syntagme verbal. (Eriksson 1993 : 26) », on constate qu'elle fait crucialement appel à la notion de prédication. Or cette notion, si elle paraît intuitivement simple, est loin d'être un concept analytique clair en linguistique. Pour rendre compte de ce paradoxe, j'essaierai de montrer que des notions telles que prédicat ou prédication ne peuvent être considérées comme des « concepts descriptifs », au sens des typologues (Haspelmath 2010). Je montrerai en effet qu'ils sont indifféremment utilisés pour désigner des objets linguistiques très différents. Tantôt, ils désignent de façon redondante des constructions syntaxiques grammaticales (du domaine de la microsyntaxe pour reprendre la terminologie du GARS), telles que la construction où un verbe régit un sujet ; tantôt des configurations discursives (relevant du domaine de la macrosyntaxe) : merveilleux ce livre, où aucun terme ne peut être dit régir l'autre. Dans d'autres cas (prédication dite seconde), ils ne désignent pas une relation syntaxique, mais le processus proprement sémantique par lequel un argument sémantique non réalisé syntaxiquement d'un verbe ou d'un adjectif est interprété par rapport au contexte : arrivés en haut de la côte, le paysage nous apparut dans toute sa splendeur. Syntaxiquement, arrivés en haut de la côte est un ajout (ou circonstant) au même titre qu'un groupe prépositionnel, de sorte que « prédication seconde » ne désigne aucune relation syntaxique nouvelle. Ces fluctuations entre syntaxe et sémantique, grammaire et discours, me semblent obscurcir une question fondamentale : le terme de nexus peut-il s'appliquer à une construction syntaxique spécifique ou ne désigne-t-il qu'une interprétation sémantique « inattendue » d'une construction syntaxique ? Pour prendre un exemple simple : la séquence en italiques dans l'exemple cité par Eriksson – « Au bruit de la porte ouverte, l’homme se retourna » – a-t-elle une syntaxe particulière de type “small clause” ou n'est-elle qu'un groupe nominal interprétable comme une « prédication » ? Je montrerai qu'à partir des analyses proposées par Claire Blanche-Benveniste (2008), on peut définir une « construction nexus », au sens de la Grammaire des constructions, caractérisée par une association idiosyncrasique de forme – un syntagme nominal particulier – et de sens – une interprétation prédicative de type “stage level” ou « propriété transitoire ».

 

« (49) [les enfants très beaux] sont faciles à aimer

(50) J’aime [de la confiture sur mes tartines le matin]

 

On peut gloser (49) par « les enfants, à la condition qu’ils soient très beaux » et

(50) par « de la confiture, mais seulement sur mes tartines. Le [ nexus] est interprété avec une valeur non statique alors que la forme prédicative avec verbe peut avoir valeur stative : les enfants sont très beaux. Donc le terme nominal [du nexus] n’est absolument pas l’équivalent d’un sujet de l’adjectif employé prédicativement avec verbe copule. »

 

Ce texte illustre bien le danger qu'il y a à généraliser la notion de prédicat et de prédication en syntaxe. Nous discuterons de savoir si on peut les réserver au domaine de l'interprétation. Mon sentiment est qu'il faudrait purement et simplement les éliminer des concepts descriptifs et ne les conserver que comme  « concepts comparatifs », selon la distinction de Haspelmath,  qui permettent aux linguistes de parler informellement de leurs analyses. Les typologues  notamment utilisent ces outils pour confronter des descriptions de langues différentes. A l’intérieur d’une même langue, les concepts comparatifs permettraient de confronter des descriptions issues de cadres différents. Le risque est évidemment que de tels termes, correspondant à plusieurs notions descriptives distinctes, n’induisent des analyses fondées sur la simple analogie.

 

Références :

BLANCHE-BENVENISTE Claire, 2008, « Les nexus nominaux », in La prédication, J-M. Merle (dir), Faits de langue 31-32, Paris, Ophrys, p. 167-178.

BLANCHE-BENVENISTE Claire, 2010, Le français : aperçus de la langue parlée, col. Les langues du Monde, Bruxelles, Peeters.

CARDINALETI, A., M.J.GUASTI (eds.), 1995, Small clauses. New York: Academic Press.

CULICOVER, Peter, JACKENDOFF, Ray, 2005, Simpler Syntax, Oxford UP

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DEULOFEU José, 2003a, «Lontan degli occhi lontan dal cuore. Les énoncés non verbaux sont des énoncés comme les autres», in J.L. AROUI (éd.), Le sens et la mesure ; De la pragmatique à la métrique. Hommages à Benoît de Cornulier, Paris, Champion, p. 171-193.

DEULOFEU José, 2003b, « L’approche macrosyntaxique en syntaxe : un nouveau modèle de rasoir d’Occam contre les notions inutiles ? » Rencontres linguistiques en pays rhénan –12, Strasbourg : Publications université Max Bloch.

DIXON, R. M. W. 2004. Adjective classes in typological perspective. Adjective classes: A cross-linguistic typology, ed. by R. M. W. Dixon and Alexandra Y. Aikhenvald, 30–83.Oxford: Oxford University Press.

DIXON, R.W. 2009 Basic Linguistic Theory, Vol. 1, Oxford University Press. Vol I

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HASPELMATH, M.,  ( à paraître) “framework free grammatical theory”, to appear in Heine  Bernd & Narrog Heiko, (eds.) The oxford workbook of grammatical analysis. Oxford: OUP & online sur le site de Martin Haspelmath

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19/03/2013
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