Cercle Linguistique d\'Aix-en-Provence

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Françoise Douay, Les qualifications antagonistes, du type "Vos héros sont des assassins" : usages, histoire, problèmes théoriques


Françoise Douay, Article : Les qualifications antagonistes, du type "Vos héros sont des assassins" : usages, histoire, problèmes théoriques

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11/06/2013
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Françoise Douay, Résumé : Les qualifications antagonistes, du type "Vos héros sont des assassins" : usages, histoire, problèmes théoriques

Françoise Douay :

Les qualifications antagonistes, du type "Vos héros sont des assassins" : usages, histoire, problèmes théoriques

 

En fait de qualification, il s’agira cette fois de qualification des faits, au sens où l’entend, dans les domaines judiciaire, politique et moral, la tradition rhétorique puis praxéologique : Hélène a quitté le royal domicile conjugal en compagnie de Pâris ; le fait est avéré, mais de quoi s’agit-il ? d’un enlèvement ou d’une fugue ? chacune de ces deux qualifications antagonistes sert prioritairement l’intérêt de l’un des deux camps rivaux et la qualification mise en avant légitimera ou non la guerre de Troie. Autre cas débattu dès l’aube de la réflexion grecque sur le langage et ses pouvoirs (Prodicos, Protagoras, l’Aristote de la Rhétorique) : Oreste doit-il être condamné comme meurtrier de sa mère ou acquitté, voire loué, comme vengeur de son père ? dans ce second cas, contrairement au premier, la médiation d’un tribunal a tranché, mais que l’antagonisme ait trouvé ou non une résolution institutionnelle n’empêche pas la réflexion morale d’y revenir et de le méditer comme conflit de valeurs.

Si la description des faits, exacte ou erronée, relève de la tradition logique puis scientifique du Vrai et du Faux dont la recherche du terme exact pour tel référent est le corrélat sémantique, la sémantique de la qualification des faits s’intéresse plutôt, dans une gamme de para-synonymes applicables au même référent, à la valeur associée à chacun des termes –positive pour les mélioratifs, négative pour les péjoratifs- ainsi qu’aux échelles de gradation intensive. Mais la différence essentielle tient au caractère idéalement unique de la description exacte alors que la multiplicité potentielle des qualifications –en tant qu’elles expriment des points de vue conflictuels- est au fondement même de la pensée démocratique athénienne : dans les analyses antiques de l’opinion, doxa (Hermagoras, Hermogène), quatre cas de figures sont envisagés selon que l’opinion exprimée s’accorde avec l’opinion dominante ou s’y oppose (endoxos/paradoxos), intervient dans le champ d’une opinion partagée ou pas encore formée (amphidoxos/adoxos), le terrain du débat étant par excellence celui de l’amphidoxal.

Si ces catégories d’analyse du discours, surtout public, transcendent les langues, sinon les cultures, leurs traces dans les langues comportent souvent l’explicitation des pronomsdésignant différentiellement les sous-groupes d’opinions en conflit dans la communauté parlante : Vos héros sont des assassins ; souvent accompagnés d’un verbe épilinguistique : Vousappelez ça de l’éclectisme ? moi j’appelle ça du dilettantisme ! ; mais l’essentiel est dans la co-présence syntagmatique des deux qualifications, parfois neutre et marquée, le plus souvent méliorative et péjorative : Vos héros sont des assassins ; Aujourd’hui les pirates se donnent le nom d’armateurs. Or ces deux qualifications sont « en langue » (la langue se construisant au XVIIIe siècle comme système de termes exacts) mutuellement exclusives : la mise en scène discursive des deux qualifications antagonistes nécessairement soutenues par deux locuteurs différents est de type dialogique ou polylectal (faudrait-il dire polydoxal ?). Sporadiquement, dans l’Athènes antique, la République romaine, les villes libres médiévales, la Révolution française, cette figure est distinguée sous le nom de paradiastole ; mais elle redevient innommable (métaphore ? euphémisme ? antithèse ?) dès lors que la pluralité des voix n’est plus focalisée.

Nous fournirons plusieurs textes longs (Saint François de Sales, Corneille, Molière, Jules Ferry), développant cette forme linguistique spécifique et proposerons un schéma d’analyse qui tente de clarifier la manière dont se tiennent en une même langue plusieurs langages.


11/06/2013
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